98, l’année du rock français ?

Alors que le rock US se prostitue pour passer sur MTV et que l’Angleterre s’embourbe dans la brit-pop molle du genou, les groupes français continuent leur irrésistible progression et ce, dans une indifférence presque totale, y compris de la part de leur propre public. Eh oui, le temps où ceux-ci s’inspiraient ( quoique avec talent ) de leurs aînés US est presque révolu. 98 a été l’année de la confirmation pour un bon nombre de valeurs sûres qui n’ont désormais plus rien à envier à aucun groupe étranger. 98 a également été l’année de la révélation pour un bon nombre d’espoirs...

 

Ce n’est pourtant ni du côté d’un Noir Désir ni du côté d’un No One qu’il faut désormais chercher les chefs de file de ce rock français, mais plutôt du côté d’un Sloy, d’un Prohibition ou d’un Burning Heads.

Ces derniers, justement, avec leur « Be one with the flames » sont venus défier les américains sur leur propre terrain ( ils ont signé chez Epitaph Europe ) avec leur hardcore mélodique irrésistible se permettant même quelques détours vers d’autres styles musicaux ( reggae... ). Les Rennais de Sloy, eux, ont choisi de prendre une nouvelle direction et ainsi de donner un nouvel élan à leur style reconnaissable entre mille ( noise rock aux accents « albiniens » ), puisqu’ils le marient dans leur troisième album « electrelite » avec des influences plus new wave... Etonnant et audacieux. A noter leur excellente prestation scénique du 14 novembre dernier qui a totalement enflammé le Pez ner. Autre groupe atypique que rien ne semble pouvoir arrêter : les Parisiens de Prohibition qui, avec ce cinquième album, « 14 ups and downs », ont emmené leur émojazzcore ensorcelant encore plus loin que ne l’avait fait précédemment « Towncrier ». ( eh si, c’est possible ! ) De quoi justifier la première partie de Blonde Red Head pendant leurs dates américaines. Même ascension pour Hint qui, après leur tournée en première partie de Unsane, ont sorti l’année dernière leur troisième album « Wu wei », sur lequel leur mélange étonnant et dépaysant de guitares, de samples et d’instruments classiques ( trompette, saxo ) se fait moins rageur et plus rêveur. Que dire également du cinq titres « Horma » des Portobello Bones qui, avec leur noisecore mélodique plus émotionnel que jamais, laisse augurer un excellent nouvel album cette année ? Excellent également, le 5 titres des Sleeppers « Adrenalien », qui confirme leur précédent album et vient les placer en tête des groupes français les plus bruyants et les plus géniaux.
Mais il y a aussi les groupes plus récents qui ont confirmé en 98 tout le bien que l’on pensait d’eux. Comme Virago qui, avec leur deuxième album « Introvertu », radicalisent leur musique pour lui donner une ligne plus poignante, puissante et dévastatrice, soutenue par d’excellents textes en français. A classer entre Helmet, Tantrum et Jesus Lizard. Deuxième essai également pour Basement dont la ligne s’est également durcie. Ne restent que des morceaux torturés, aux structures complexes, et qui font mal là où ça fait du bien si on sait prendre le temps de les explorer. Comme le dernier Virago, cet album est sorti sur Vicious Circle qui, décidément, montre que l’ascension des groupes français se fait aussi grâce à l’existence de structures et de labels de plus en plus efficaces. En témoigne d’ailleurs le nombre croissant de groupes étrangers signés sur les labels français phares comme Vicious, donc ( Sabot, Notwist ), mais aussi Pandemonium ( Guapo, Ruins, God is my co pilot ), Prohibited ( Patton... ).... C’est sur leur propre label ( les 7 Piliers ) que les Lyonnais de Happy Anger, eux, ont sorti en 98 leur deuxième album, Year 506, illustré par une BD de Philou, auteur lyonnais également, dont c’est la deuxième réalisation. Et leur post–hardcore s’est encore affiné, pour se démarquer totalement des Fugazi, Prohibition et consorts. Leur album est un ensemble de morceaux alternant le calme et la tempête, les passages mélancoliques et atmosphériques laissent monter la tension pour mieux la laisser exploser ensuite... Salvateur et intense. Dans un autre style, Dionysos, qui, pour ne pas faire comme les autres, ont sorti, eux, un maxi 10 titres faisant suite à leur excellent premier album et bourré de pop, de bidouillages et de paroles absurdes. Réellement impressionnants en concert ( au Pez Ner en novembre dernier ) Nouvel album prévu cette année.
Et puis, il y a les petits nouveaux, dont c’est le premier album et qui font déjà parler d’eux comme Owun de Chambéry qui nous balancent une musique bruitiste et déstructurée où s’entremêlent trois guitares et qui rappelle un peu les errements d’un Sonic Youth période Confusion is sex ou d’un Heliogabale sans voix féminine. Extrêmement prometteur.
Tulip vient également de Chambéry et a sorti, lui, un cinq titres intitulé « Need the number ». Leur pop rock envoûtant et intelligent devrait faire parler d’eux sous peu. Sortie de leur premier véritable album début 99.
On attendait le premier enregistrement de Mister Say So, voici leur premier cinq titres « Breach », furieusement noise-hardcore avec des compos aux structures alambiquées et un chant à la Condense. Eprouvant et torturé mais libérateur. A quand un concert dans notre belle région ?
Groupe de Grenoble, cette fois, Madrid a sorti son premier album, qui lui a valu notamment, en automne, de libérer, en première partie de Labradford ( on leur collera donc une étiquette postrock ; même si... ) au Pez Ner, leur flot de guitares planantes et hypnotisantes. Dépaysement garanti.
Les Caennais de Creep AC, eux, mêlent des influences diverses pour donner un 5 titres autoproduit métissé aux accents noise hardcore et dont le premier album devrait être enregistré avec David Weber aux manettes ( Condense, Tantrum... ). Que demander de plus...
Brent nous viennent de Besançon et leur premier album, « wasting time with dominoes » n’est pas sans rappeler les débuts de Prohibition. Une noise sombre à la voix déchirée à laquelle on ne peut rester insensible.
Pour en revenir aux groupes lyonnais, notons les excellents 5 titres dans une lignée noise hardcore émotionnel des Bananas at the audience sur la compile du Kaiser Studio. ( présents aussi sur cette compile, les excellents Shub et Mary’s dress ) Sans oublier le premier 5 titres « Strain Man » de Surfer Rosa qui nous servent un poprock noisy efficace et qu’on se surprend à fredonner dès la première écoute. Syoodj renaît de ses cendres avec un nouveau batteur, après avoir sorti en début d’année sur Sideline leur deuxième album « Stories » dans un style punk rock–rouleau compresseur. Nouvel album sur Sideline également pour les Deadly Toys qui tentent de raviver la flamme du punk rock et que rien ne semble pouvoir arrêter.

Voilà pour cette année 98, sans oublier les groupes qui ont continué à tourner cette année et nous préparent un nouvel album pour début 99, comme Purr notamment. Nouvel album prévu également cette année pour Heliogabale, Peter Plane, Tantrum...
99 s’annonce aussi intéressante que 98. Mais bon, il ne faut pas non plus oublier la disparition de certains groupes très prometteurs l’année dernière comme Sixpack, Seven Hate, Exsonant, Dèche dans Face, Shaggy Hound...
Ben oui, les groupes français ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Presqu’aucun d’entre eux ne peut vivre de sa musique... C’est un peu une garantie de leur intégrité et de leur sincérité ( au cas où on en aurait encore eu besoin.)... mais bon, il faut aussi se mettre à leur place : il faut être vraiment motivé pour galérer et continuer dans ces conditions... On ne peut pas non plus leur demander l’impossible.

Ce n’est pas pour cela qu’il faut dénigrer totalement le rock US qui possède encore d’excellents groupes, mais bon, écoutez aussi les groupes français, ils le méritent vraiment.


Beb